Les silences des lieux pour renaître

samedi 10 mars 2012
par  Willem Kuypers
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Article paru dans la revue Lumen Vitae en 1995

De même que le Concile Vatican II annonçait que « l’Eucharistie est source et aboutissement de toute vie chrétienne », j’oserais dire que le silence - sous différentes formes - est à l’origine de toute évangélisation et le "terme" de la contemplation.

Trois lieux discrets

Nous vivons en communion de trois petits lieux d’évangélisa¬tion de jeunes. Des jeunes élargis à leur environnement d’au¬jourd’hui : enfants en bas âge, jeunes couples, personnes plus âgées partageant toutes le même projet : Paix, Silence, Prière, Service.

Deux silences au cœur des jeunes

Notre expérience est issue de "cours de religion" dans une école internationale de Bruxelles. Nous travaillons en équipes mobiles depuis 30 ans. Nous avions la prétention de "dire Dieu" ... à la suite de Jésus. Dès le début, nous avons été interpellés par le désert, un désert intérieur. L’angoisse profonde de tout homme en question sur l’amour possible ou impossible, sur la mort - avec ou sans au-delà -, sur une absence ou une présence d’un Tout Autre. Aujourd’hui, on dirait : "Quel sens donnes-tu a ta vie ?"

Il y a trente ans, nous cherchions à enseigner la doctrine chrétienne, classiquement. En fait, souvent nous prêchions dans le désert ! Tant mieux, le désert n’est jamais stérile. Parfois, des voyants lumineux s’allumaient lorsque des paroles de doctrine devenaient vie ; les têtes se relevaient, les yeux s’éveillaient ; un espoir jaillissait quelques instants. Mais à la sortie du lieu d’écoute, les fleuves de propagandes, publicités, idéologies, discussions stériles ... sans re¬lations humaines replongeaient les adolescents concernés dans le désert du cœur.

Ils confiaient par après, longtemps après, qu’au fond d’eux-mêmes ils éprouvaient deux silences : celui de Dieu lui-même et le leur.
Ceux qui avaient entendu nommer Dieu, dans leur vie, se sentaient comme terrassés par le silence ou l’absence de Dieu. Et c’est vrai, l’homme d’aujourd’hui est plus sensible au silence de Dieu, à son absence, à son mutisme qu’a sa parole.

Il préfère le boud¬dhisme, le yoga, les séances de décontraction, la méditation transcendantale, le new age... au silence angoissant mais combien interpellant de la création qui, toujours, renvoie vers son auteur.
Par ailleurs, bien des jeunes ressentent un autre silence. Celui qui les plonge dans une angoisse profonde, un néant qu’il faut combler à tout prix. Le mot Dieu ou non-Dieu n’existe même pas pour eux. Alors, c’est la fuite en avant, face à face avec ce non-sens ; c’est la vie insupportable. Et quand toutes les formes de distraction, comme dit Pascal, s’éteignent, disparaissent ou semblent n’être que du vent, ils paniquent ou dépriment. La dépression les vide de l’intérieur. Ils n’existent même plus eux-mêmes. Sartre a décrit admi¬rablement cet état d’âme : « La peur du précipice vers où on se sent poussé dans le dos, lentement vers le vide ».
Face au silence de Dieu, la tentation est grande de déserter. Jésus lui-même - lors de sa triple tentation ne s’en arrache que par le cri : " Tu adoreras ... ".
Sommeillant en chacun de nous, les énergies divines, soucieu¬ses de respecter notre liberté, attendent. Parfois jusqu’au seuil de la vraie rencontre : la mort.

Oser mourir

Pendant ce temps, des années durant, nous avons tenté un discours théologique, de moins en moins religieux, dans l’espoir d’être écoutés. Le résultat fut à l’inverse de celui souhaité : la science théologique n’engendrait plus aucune vie. Elle devenait sans appel à l’adhésion et à l’engagement, sans prière, sans silence.

J’ai rencontré récemment, dans un de nos petits centres, un jeune étudiant bavarois, à intelligence vive. Il m’affirmait ne pas être croyant. Quel vocabulaire ! Il m’a tenu un fort long discours sur toutes les philosophies qui démontrent, disait-il, la non-existence de Dieu.

J’ai osé lui dire, en le fixant avec sympathie : " Tu vois, Klemens, moi je puis te dire "je t’aime" et je ne suis pas le seul ; j’ai une relation de vie avec toi, en Christ. La vie du Ressuscité dépasse tout discours. Elle ne se découvre qu’en mourant à soi-même". C’est cela le silence : une mort.

Un jour, avec quelques-uns de ces adolescents, nous avons "osé mourir". Sans le savoir au moment même. Poussés par l’Esprit (Mt 4), nous avons quitté la ville et occupé une ferme brabançonne, en ruine. Estafette, poêle à bois, couvertures, casseroles, quelques vivres, le froid, l’humidité ; une cave pour faire silence et peut-être prier ... Repas, descente à la cave, de très longues minutes de silence, mini-communauté provisoire dans la même déconnexion de toute sécurité, de tout confort, de toute assurance. Silence convenu de la nuit. Plus de paroles, de discussions ; rien que du dépouillement où je crois ne plus être moi-même.

Enfin vient, et très rapidement, le dénuement, le creux - comme disent les Pères - qui permettent à Dieu de parler. Un silence était né. Une nouvelle énergie se réveillait en chacun. Au lieu des "expressions verbales" sur le silence, la pauvreté, le jeûne, le partage, la solitude ... nous avions vécu les "verbes". L’inconfort, la sobriété, le silence verbal, la vie commune peuvent donc devenir source de vie.

Toute conversion est toujours retournement. Le mouvement cesse de devenir conquête de Dieu par moi ou ma science. Il n ’y a plus l’absurde du silence de Dieu mais l’expérience vivante qu’en tout cas le Dieu ce n’est pas moi ; je ne deviens que terre. Audace de me laisser saisir par l’insaisissable, dans une communion dont lui prend l’initiative, dans le silence, non seulement des lèvres, mais de tout l’être.

Ces trois jours de refus, de vide, de lâcher-tout, il y a 25 ans, furent départ de communion en Christ.

Faire Eucharistie en toute chose

Un pauvre abri de jardin, au fond d’une prairie située à 500 mètres de l’école ; chaque samedi soir, durant deux ans, nous étions entre deux et dix participants pour une célébration dont la dimension proprement eucharistique prenait les dix dernières minutes de notre rencontre. Quelques versets de psaumes, de très très longs silen¬ces ... des paroles de Jésus confiées à ses apôtres. Sa présence. L’adoration.

Tout à coup, surpris, nous découvrions le silence ; non plus l’absence de mots ou de bruit, mais toute la divine insertion de Dieu lui-même.

II a fallu des années pour percevoir les vrais silences de Dieu.
Jésus : Bethléem, fuite à l’étranger, vie à l’ombre de tous, nuits de prière, trahison, vente, condamnation, torture, mort ... que de silen¬ces.

Dans nos trois petits centres, nous n’avons jamais décidé à l’avance cette vie de silence. Aujourd’hui nous nous réveillons pres¬que, constatant ce que nous avons reçu : les frères et sœurs du Silence.

Toutes les vertus dites passives deviennent sources. "Le Christ n’a pas gardé jalousement le rang qui l’égalait à Dieu, mais il s’est anéanti, prenant la condition humaine, se faisant serviteur et obéissant jusqu’à la mort et la mort sur la croix ... " (Ph 2). Tout est caché dans ce désert. Le mystère, source de joie, est vraiment mystère : la vie naît de la mort. Silences de l’humilité, de l’obéissance, du partage, de la pauvreté, du pardon, de la virginité, de la vérité, au cœur du mensonge ... deviennent vie.
Nous devrions faire fuir les jeunes avec un tel langage. C’est l’inverse qui se produit. Ils envahissent.

Osons-nous sortir du langage pour entrer dans l’expérience de vie ? Tant que nos discours ne se compromettent pas dans l’enga¬gement, dans le partage du quotidien, dans la prière, ils restent lettre morte. Prendre le risque de dire à l’invisible, à l’inconnu, à celui en qui je reconnais l’auteur de la vie et de l’amour : je suis à toi, je m’engage à ta suite, toi le Ressuscité, sous peine de rester en ma construction.

Mais certains ont osé prendre le risque de vivre l’en-deça des mots. Leurs paroles sont devenues chair.

J’ai toujours remarqué combien les adolescents s’éveillaient à l’écoute des Pères du désert. Un Antoine le Grand, capable de vivre 20 ans dans la solitude et le silence, loin des fastes de l’Empire romain, sur les bords de la Mer Rouge, les fascine. Pourquoi ? L’extraordinaire ? Je ne crois pas. La soif de silence, inscrite en chacun, les brûle intérieurement. Au fond d’eux-mêmes, ils atten¬dent, comme tout être humain, d’être envahis par celui qui donne à chacun sa vraie dimension. Ils voudraient tant sortir du dire, du lire, du regarder pour devenir eux-mêmes. Dès qu’ils ont fait l’expérience du silence de la nuit, ils reçoivent les autres silences comme des dons de Dieu. En eux s’allume un feu qui ne s’éteindra jamais.

Brille la joie de Dieu

Bien qu’ils puissent être séduits par un tel exploit - rester 20 ans seul à seul avec le Tout Autre - ces jeunes ont peur de leurs propres silences. Charles de Foucauld a écrit de longues pages sur cette contrainte de Dieu qui ne passe que par le silence. Il est le levier de la vérité de Dieu.
Si le monde a tant de peine à s’engager, c’est qu’il est devenu incapable de faire silence.

Dans son retournement, Guy Cocq, professeur de philosophie, éloigné de la foi, ancien gauchiste, raconte sa traversée du désert et comment Dieu est réapparu dans sa vie ; toujours le même mouve¬ment, Dieu vient vers toi et non l’inverse.
Il écrit : "Une chose est sûre : après avoir vécu sous le règne du soupçon, je ne me suis plus interdit d’écouter le désir de Dieu en moi. J’ai découvert que la quête spirituelle ne relevait pas nécessairement d’une maladie. Qu’il était possible de se laisser interroger par le désir qui nous taraude. Désir qui, peut-être, vient de Dieu. Pour moi, la prière est au commence¬ment, ensuite seulement vient la foi. La prière est le seul chemin d’un accueil du don de la foi s’il est véridique. Je ne puis m’en assurer que de l’intérieur de la parole priante, qui n’est rien d’autre que le mouvement qui consiste à tourner sa face vers Dieu ... s’il existe ..."

Le regard d’un enfant est-il silence ? Je crois que oui, mais d’une intériorité qui dépasse toutes les définitions humaines. Olivier Clément répond au vieux Patriarche Athénagoras, en un dialogue avec lui :
« Un jour, j’étais adolescent, j’avais marché tout l’après ¬midi au bord de la mer. C’était l’hiver, et dans le ciel infiniment désert se levaient les premières étoiles. Peut-être étaient-elles mortes depuis des milliers, des millions d’années, mais leur lumière me parvenait encore. Bientôt, je serai mort moi aussi, et un peu plus tard - car devant le néant plus encore que devant Dieu les millénaires sont comme des jours - un peu plus tard, toute la terre sera morte et les étoiles mortes brilleraient toujours. Glacé, le cœur glacé, je suis monté dans le car qui devait me ramener en ville. J’avais résolu de me tuer. Pourquoi attendre, pourquoi laisser encore le néant m’en¬vahir comme une torture ? Qu’il me prenne tout de suite, tout entier. Alors j’ai senti qu’on me regardait. C’était une petite fille de quatre ou cinq ans. Ses yeux étaient pleins d’amitié. Elle a souri. Et j’ai compris que la lumière d’un regard - l’océan intérieur des yeux pour reprendre votre expression - était plus vaste que le néant piqueté d’étoiles, et qu’il y avait une promesse, et qu’il fallait vivre. »

Pour des millions de croyants, mais il n’y a jamais de croyants, il n’y a que des assoiffés de Dieu, saisis par Lui dans les millions de silences, sources de vraie vie, ce Dieu est Dieu et c’est tout, comme le répétait François d’Assise à la fin de ses jours.

Les croyants osent à peine se reconnaître timidement, dis-crètement, mais infiniment envahis par Dieu qui les laisse libres d’accueillir son amour.

« Où que nous en soyons, inlassablement le Ressuscité nous cherche et toujours il nous rejoint. L’entendons-nous frapper à notre porte quand il nous dit : Viens et suis-moi ! » ?
« Avec presque rien, avant tout par le don de notre vie, il attend qu’en nous soient rendus perceptibles et le feu et l’Esprit ». (Frère Roger de Taizé)

Alors brille la joie de vivre Dieu. Au long de nos vingt-cinq ou trente années de chemin tracé par Dieu, le vrai pèlerinage vers la Terre Promise - ici et maintenant - c’est l’Esprit qui l’opère en nous. Dans notre tâche d’évangélisateurs, peut-être sommes-nous des précurseurs, comme le fut Jean le Baptiste quand il préparait les voies du Seigneur.

Au fil des ans, d’autres pistes se sont offertes à nous. Ainsi dans un hameau, lui aussi perdu, oublié, rayé de la carte de France, sans chemin, ni eau, ni électricité, nous sommes allés plusieurs étés d’abord, des années ensuite, nous réfugier dans le silence. Pourquoi ? Je ne sais.

Pendant cinq ans, ce furent toujours les mêmes qui y vinrent. Maintenant ils sont nombreux. Une autre communauté s’est installée en ville, puis une autre en Ardennes.
Aujourd’hui, en ces trois pôles, au milieu des activités débor¬dantes qui sont les nôtres, nous nous sentons comme nourris par ces silences. On pourrait les nommer économie, discernement, sobriété, patience, attente, partage. Il faudrait y vivre pour en perce¬voir les bienfaits : refus du confort, mobilier de récupération, voitures mises en commun, argent partagé sans compter, table ouverte à tous les repas depuis vingt ans, prière détendue et pratiquement sans dimension chronologique, accueil des "perdus" de passage, Eucha¬risties toujours précédées d’une légère inquiétude :"Entreront-ils tous ? ". En un mot, une vie tellement sobre que souvent nous en rions. Et tout cela vécu dans la Paix, reine de toutes les vertus.

C’est nous, à présent, qui assistons à la découverte des silences que nous avons reçus de Celui qui nous a poussé au désert. Chaque fois, nous découvrons que ce qui est impossible aux hommes devient possible à Dieu (Ps 113).

J’ai rédigé toutes ces pages pour proclamer que les silences sont sources de ce que nous poursuivons tous. Mais ces silences, comment les vivre ? Non pas à coups de volonté et d’effort, mais plutôt dans cette immense confiance, et dans cette communion avec Dieu que l’on appelle la prière.

"La prière, cette descente dans les profondeurs de Dieu, n’est pas là pour que nous soyons mieux en nous-mêmes. Prier non en vue d’une utilité quelconque mais pour créer avec le Christ une communion d’êtres humains pleinement libres.
Par rapport à l’immensité de cette prière secrète du Christ en nous, notre prière explicite est réduite à peu de chose.
Silence de la contemplation ... A long terme, de la contemplation surgit un bonheur. Et ce bonheur est source de notre lutte pour et avec la famille humaine. Il est courage, il est énergie pour prendre des risques. Il est surabondance d’allégresse." (Frère Roger de Taizé)

Nous devons apprendre à connaître Dieu en contemplant le silence du Christ en croix. Que veut dire silence ?

Se taire. Il y a beaucoup de silences en nous, à faire régner.
Pour nous porter les uns les autres, bâtissons et fréquentons des lieux pour renaître. C’est si simple. Il n’y a rien à faire sauf cultiver les appels aux silences, sources de vie.

Qu’est-ce finalement qu’un être humain qui se sanctifie ? Il devient saint, il devient du Tout Autre. C’est un homme qui perd la parole, au sens du discours de domination et de possession, et qui la retrouve à travers le silence. C’est un homme en qui la prière est devenue le "silence du souffle et du sang". Alors il peut devenir un libérateur, celui qui ne juge pas, celui qui accueille, celui qui plonge en silence dans le cœur d’autrui et donc de Dieu.

Mère Teresa écrit dans son dernier ouvrage : « La prière en¬gendre la foi, la foi engendre l’amour, l’amour engendre le service et le service engendre la paix ».
Source du silence : la prière, communion avec Dieu en Christ.

Pierre van Stappen


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